Vendredi 11 mars, 9h45 du matin. Je passe un entretien près de chez moi pour un part-time job. Légèrement enrhumé mais considérablement fatigué, j’hésite entre prendre le train pour mon travail ou rentrer chez moi pour une douce association thé plus couette. A seulement quelques pas de la gare, mon choix est vite fait, je vais au bureau.
La matinée est calme; je procrastine lentement, passe mon temps sur ce side project qui m’obsède depuis des semaines. Midi arrive et je descends de mon neuvième étage par le lent ascenseur Hitachi qui, jour après jour, me paraît de plus en plus désuet face à ces milliers d’ascenseurs à grande vitesse tokyoïtes. Le matin même, ma moitié me parlait encore de ce magnifique jeudi qu’elle avait passé, à flâner dans le parc de Kiyosumi Shirakawa, à manger dans ce restaurant au 50ème étage d’une tour de verre bien connue de la capitale japonaise. Je pense à elle et divague, rien d’anormal.
Je décidais pour mon repas de rapporter un des bentôs les plus fameux de Tôkyô. Nanagou, un assortiment de poulets cuisinés, frits, panés, grillés, ses petits légumes de saison et un grand compartiment à riz surplombé par l’inévitable umeboshi. Une horde de grand-mères mignonnes fait tourner la boutique à plein régime. Chaque midi, il ne faut pas plus de 45 minutes pour assécher leurs stocks. Ce sont de petites célébrités locales et on fait jusqu’à 20 minutes de train pour récupérer un de leurs succulents plateaux repas. Une conversation triviale avec l’une d’entre elles et c’est toute l’histoire du Japon d’après-guerre que l’on peut lire dans les traits marqués de leur visage. Chaque ridule, fossette ou tâche me paraît un nouveau chapitre du temps.
Je rentre au détour d’un passage au convenient store pour acheter à boire. Une nouvelle fois, le temps s’arrête pour monter jusqu’au neuvième étage. Avec malice, je lis encore une fois les consignes de sécurité collées dans la cabine. Tremblement de terre, feu, de nombreux autocollants visiblement cornés par les années en disent long sur les évènements auxquels un monte-personne nippon doit faire face. Ca m’amuse, rien de plus.
Je file dans notre espace de réunion pour déguster mon repas, l’air de rien. Une fois fini, je retourne à mon poste et discute avec un ami. Le travail ne se bousculait pas au portillon; il faut dire que nous traversions une période de crise plutôt inquiétante et que les commandes n’étaient pas au beau fixe.
14h00. Je discute avec mon partenaire de projet via la messagerie instantanée de Google. Il vit à New York et le décalage horaire ne nous laisse que de courtes périodes de communication chaque jour. Une trentaine de minutes plus tard, je quitte mon poste pour retourner en salle de réunion; un collègue japonais joue au Playstation Move que nous avions installé quelques semaines plus tôt afin de nous détendre de temps à autre. Il est sur le point de battre à la pétanque l’un des personnages les plus forts du jeu. Cela fait des jours que nous essayons à tour de rôle de gagner cette manche de 9 points. Je regarde dehors à travers nos baies vitrées; le temps est clair, le soleil réchauffe lentement la ville qui peine à s’extirper de l’hiver.
14h40, je regagne une nouvelle fois mon poste pour passer un dernier au revoir à mon ami new yorkais qui est sur le point de se coucher.
En train de taper frénétiquement sur mon clavier, l’horloge au dessus de mon ordinateur se met à bouger. Lentement, comme pour redonner cette impression que nous sommes bien au Japon. Les tremblements de terre étaient si fréquents ces dernières semaines qu’un collègue s’écrit dans le bureau « encore? ». Par habitude, légèrement inquiet, je me dirige expressément vers la porte de sortie de secours pour la tenir ouverte. A ce moment précis, le bureau tremble plus que jamais nous ne l’avions senti.
Au neuvième étage d’un bâtiment qui n’en compte que neuf, nous sommes secoués comme jamais… Accroché au cadre de la porte, je peine de plus en plus à tenir debout. Je jette un coup d’oeil terrifié au paysage se déformant devant mes yeux. Les bâtiments branlent de toutes parts. Mes collègues se regroupent devant la porte du bureau; nous sommes alors espacés de quelques mètres. Au bout d’une trentaine de secondes, les secousses deviennent encore plus violentes encore et des étagères entières tombent au sol, les moniteurs de nos ordinateurs ne résistant pas à l’appel du plongeon final.
Les genoux pliés, comme pour essayer de garder un équilibre que la terre entière nous a dérobé, je fixe le regard de mes collègues et crie: « il faut qu’on descende, on va crever, on y est là, c’est le big one, le bâtiment ne tiendra jamais ». Persuadé que nous allions tous mourir, je vois défiler devant mes yeux les images horribles du tremblement de terre de Kobe et plus récemment celui de Christchurch en Nouvelle-Zélande. Je ne veux pas mourir dans ce bâtiment. Pas pendant un stage. Pas pour ce salaire. Pas comme ça.
Les murs tremblent si forts que tous les éléments autour de moi tombent au sol, me bloquant l’accès à la porte de sortie principale. Dans la panique, mon collègue japonais me demande de m’éloigner de la sortie de secours; celle-ci donnant sur des escaliers extérieurs dont la solidité reste encore à démontrer. J’essaye de l’écouter mais le bruit nous oblige à crier. Ils étaient presque sûrs que j’étais sur le point de prendre les escaliers de secours et de risquer de tomber du neuvième étage. Dans un même temps, personne ne souhaitait rester dans ce bureau. Bagdad, Benghazi, n’importe où, mais plus dans ce bureau qui semble alors comme la base inquiétante d’un tombeau de béton.
Les secondes durent des heures, le tremblement ne faiblit pas et ne semble jamais s’arrêter. Je pense à ma moitié, je pense à elle pensant à moi, je ne pense pas, je ne sais plus quoi penser.
Sans prévenir, le tremblement commence légèrement à faiblir, puis à augmenter d’intensité pour quelques dernières secondes de torture. La terre tremble encore mais par projection nous ne sentons plus que nos jambes nous disant instinctivement de courir. Jem’écrie alors: « on descend, vite, on bouge », l’un de mes collègues précise à son tour de ne prendre aucune affaire personnelle et de foncer dans les escaliers. Je saute au dessus des éléments à terre et passe par mon poste de travail pour attraper mon téléphone. A ce moment là, je ne pensais qu’à l’appeler. Mon corps fuyait, ma tête s’inquiétait.
Mon téléphone à la main, je rejoins le vestibule qui avait été fermé automatiquement par une porte coupe-feu. Je tourne la poignée et dégage l’accès. Tout le monde -moi parmi les premiers- se précipite alors dans les escaliers, à sauter demi étage par demi étage. Huitième, septième, sixième, cinquième; l’on commence à croire que nous allons peut-être trouver le moyen de sortir vivant. La terre tremble encore mais nous ne le sentons pas. Quatrième, troisième, deuxième, nous sommes arrivés dans le hall d’entrée que nous franchissons en à peine quelques secondes. Nous sentons l’air enfin. Des dizaines de personnes sont dans la rue, certains avec des casques et des gilets spéciaux marqués du nom de leur entreprise.
Je dégaine instinctivement mon portable pour la contacter. Je ne sais pas encore que toutes les télécommunications sont saturées et qu’il est impossible de joindre qui que ce soit. La 3G fonctionne toujours. Je connais déjà l’ampleur du tremblement de terre et me précipite sur mon compte Facebook pour écrire que je suis vivant. Je consulte Yahoo.co.jp pour en savoir plus sur les secousses. J’essaye encore de la joindre. Nerveusement, je passe des vingtaines d’appels d’affilé. Peu à peu, la liste des appels manqués de mon téléphone se vide pour ne laisser que le seul nom de ma moitié comme pour me rappeler que quelque chose a pu lui arriver. Quelques minutes plus tard, nous trouvons déjà le sourire. Nous blaguons. C’est un peu le même sentiment que les discussions de cimetière tournant au fou rire.
Je me répète intérieurement que rien n’a pu lui arriver et qu’elle doit être en bonne santé. J’imagine le pire. A ce moment précis, nous ne savons pas encore ce qu’il se passe si ce n’est qu’un tremblement de terre d’une force de 7,8 sur l’échelle de Richter a frappé au large de Sendai. Nous ne saurons que plus tard la véritable magnitude de la secousse. Il n’est pas encore question de tsunami. Je me sens même un peu ridicule d’avoir paniqué autant pour un évènement qui, dans les informations brutes, reste mineur. Nous nous éloignons un peu, discutons avec des japonais ci et là. Ils avouent franchement que c’est la première fois qu’il vivent un tremblement de terre comme celui-ci. Tous disent la même chose. Cela ne nous étonne que très peu venant de jeunes trentenaires mais soudainement nous marque lorsque nous l’entendons de la bouche de septuagénaires avertis.
Nous marchons quelques mètres vers un petit parc. Nous attendons là quelques minutes avec quelques collègues. Des employés japonais, calmes, comme toujours, discutent, suivent les informations sur leurs portables. Nous faisons de même et décidons de continuer vers la zone d’évacuation au cas où un tremblement de terre plus fort encore survienne. La peur ne nous quitte pas. A un tel point qu’arrivés vers une route de circulation rapide, nous ne pouvons nous résoudre à traverser par le pont en hauteur dans un genre bien connu de quiconque aurait visité le Japon un jour.
Sans prévenir, encore, la terre se remet à trembler violemment. Le bitume se tort. Le bitume qui paraît si stable d’habitude. Le sol. La terre. La terre que l’on croit si stable à Paris nous trahit à Tokyo. L’impression est alors différente. Se trouver enfermé dans un bâtiment secoué est effrayant. Sentir la terre branler sous nos pieds est profondément choquant. Ne plus avoir de repère et perdre l’équilibre.
Le goudron nous faisant désormais peur, nous traversons alors la route pour rejoindre un petit bout de verdure rassurant. Le si beau temps que nous avions quelques minutes auparavant a soudainement muté et d’énormes nuages noires commençaient à défiler dans le ciel. Une pluie fine tombait. Nous nous sommes abrités sous un arbre et avons commencé à lire les nouvelles japonaises pour avoir plus d’informations. Sur LeMonde.fr, une simple brève annonçait le tremblement de terre sans plus de détails.
Un de mes collègue japonais m’annonce qu’un tsunami est désormais attendu au nord de Tokyo et qu’il serait même possible qu’il vienne jusqu’ici. Nos bureaux étant localisés près de la baie, à quelques kilomètres à peine de Daiba, nous ne nous permettons même pas d’aborder le risque d’une potentielle vague.
Dans le froid, nous nous décidons à retourner vers nos bureaux. Un autre collègue japonais, presque insoucieux de la situation, nous annonce être retourné au neuvième étage juste avant la deuxième secousse pour récupérer son paquet de cigarettes et les clés du bureau. Il en plaisante et son rire me paraît effrayant. Nous patientons dans le hall d’entrée et discutons. Je ne pense alors qu’à une chose: « courir, remonter, prendre mes affaires et ne plus jamais venir ». Nous hésitons à remonter; quelques japonais présents nous conseillent d’attendre un peu, le temps que les répliques se calment.
Comme pour dire « même pas peur », -l’effet de groupe trahissant nos peurs individuelles », nous commençons à monter les escaliers en courant. Arrivé au troisième étage, le manque d’oxygène entraîné par la course, j’ai l’impression horrible que toute la terre se dérobe sous mes pieds, comme si le bâtiment tout entier était aspiré vers le bas. Un collègue présent derrière moi me conseille de descendre, il me dit qu’il prendra mes affaires pour moi. Je ne peux m’y résoudre et continue l’ascension de ces neufs étages que je maudis d’exister.
Arrivé dans le bureau, je fonce à mon poste mettre mes quelques affaires dans mon sac, prendre ma veste et mon porte feuille. Le bureau ne tremblant plus, je vais alors aider mes collègues à ranger la salle de réunion et constater les dégâts. Folie nous prenait de faire comme si nous n’avions pas été traumatisés par les secousses quelques longues minutes auparavant. Tout à coup, un collègue de l’autre côté des box s’écrie en japonais « ça bouge! ». Une nouvelle réplique. Apeurés, nous décidons d’abandonner la pièce et de foncer vers la sortie pour redescendre à nouveau les neufs étages dans un mouvement de panique général.
Cette fois-ci, je ne remettrai plus les pieds là-haut. Dans la rue, les gens paraissent inquiets mais ne s’empêchent pas quelques sourires mesurés. Encore et toujours, j’essaye d’appeler la fille mais il n’y a rien à faire, les communications sont saturées. Pris d’inquiétude, je décide alors de commencer le chemin du retour à pied avec un de mes collègues francophones.
… (à compléter).
note: ayant eu un problème de mise à jour de WP sur mon nouveau blog et n’ayant évidemment pas le temps de régler ce problème, je me permets de rentrouvrir la porte d’Unko.fr

