Les mauvaises raisons
J’te dis ça, j’dis rien mais la GF comprend pas tout de l’univers de déraison qui plane autour de la culture nippone. J’te dis ça, j’dis rien aussi parce qu’on s’envole dans 2 jours et que j’ai presque toujours honte de raconter ma lubie; la dernière fois, c’était chez le coiffeur qui me demandait pourquoi j’avais vécu au Japon et pourquoi j’y retournais d’une manière bien singulière (genre « tiens, encore un cinglé »). BTW, qui a autorisé les coiffeurs à nous parler? Genre, c’est normal de parler de la vie avec ton client pendant que tu exerces. Et vas-y les digressions scandaleuses sur la santé de sa maman ou les escapades nocturnes de son compagnon. Shut the fuck up, comme dirait nos amis les gros. Honte donc.
Une honte comme pourrait avoir un jeune musulman de France qui serait stigmatisé par la masse bovine environnante. Eh bien, un peu comme lui, les hordes d’otakus, comprends ces passionnés de manga, d’anime, de cosplay ou que sais-je encore, qui déballent leurs attirails lors de conventions aussi spectaculaires que la Japan Expo me font honte! Non pas que j’ai quoi que ce soit à leur reprocher, je comprends et j’adhère à la fan attitude, la plus pathétique soit-elle (par ex. Claude François); je suis moi-même un fou de jeux vidéo, et dès qu’il y a un gros fusil à l’écran, je dilate gras des pupilles, et je transpire de la raie du fion. Mais bref. Je trouve dommageable que les fans d’anime ou de J-pop dégueulasse (non, ça par contre, je dis stop; comment ça la tolérance? ah, bon, d’accord) continuent de considérer le Japon comme une terre promise ou un paradis terrestre quelconque.
Bonjour, j’ai 17 ans, je suis en terminale, je suis passionné de manga depuis tout jeune et j’adore la culture nippone (NDLA: comprenez « j’aime aussi la J-pop et certains navets qui commencent par le mot -ninja- »). Mon rêve est de vivre au Japon et j’aimerai savoir ce que je devrai faire pour réaliser ce rêve. Je suis prêt à faire tous les métiers, même laver des chiottes indigents à la gare d’Akihabara (NDLA: avant rénovation, je les avais élus « chiottes publics les plus poisseux de tout Tokyo »). Aidez-moi! Arigatolol.
Les messages de ce genre, sur tous les forums dédiés au Japon, sont légion. Et dans la plupart des cas, les membres de ces même forums ne sont pas tendres dans leurs réponses. Et ils ont raison tant ça sent le MER IL ET FOU sauvage. Encore une fois, je dis pas que c’est mal. Juste que ça me fait chier car ça décrédibilise totalement mon personnage. Oui, c’est égoïste.
Les médias ont évidemment leur part de responsabilité. Comme souvent, le message est simpliste : le Japon, c’est des robots, qui mangent des sushis, en lisant des mangas. C’est à peu près tout. Et toute une ribambelle de ploucs de la génération 80/90 y croit dur comme fer. Et toute une génération rêve d’un pays qui n’existe que dans des bulles de bandes dessinées.
Alors bien sûr, le manga fait partie intégrante de la culture récente de ce pays pas si asiatique; certains sont d’ailleurs des merveilles d’imagination, de scénario, d’esthétique, parfois tout ça à la fois, mais comme Amélie Poulain n’est pas la France, City Hunter n’est pas le Japon. Combien ai-je connu de jeunes gens fous de leurs passions dessinées, arrivés en famille d’accueil au plus profond de la campagne japonaise, qui ont souffert d’un homesick dévastateur? A se tailler les veines. True story.
Car voici encore un amalgame relativement agaçant qui trotte dans la tête de pas mal de gens: le Japon, c’est Tokyo. Alors que s’il y a bien un lieu qui n’est pas japonais au Japon, c’est justement Tokyo (j’exagère certes un peu le trait, mais au moins c’est clair). Comprends-moi, il y a de la France dans Paris, mais Paris ne représente pas l’étendue des particularités régionales françaises. Marseillais de naissance, j’ai même parfois tendance à penser que je ne suis pas vraiment né en France mais plutôt dans un pays hybride méditerranéen où le savoir vivre se rapproche plutôt des us italiens ou algériens plutôt que du gimmick baguette-montmartre qu’on nous sert dans la plupart des films américains.
Du coup, prétendre aimer le Japon (au fond, y’a rien de plus con, je préfère te prévenir, ce sera jamais réciproque) parce qu’on fantasme un soit-disant caractère typique japonais, et tout le blabla modernité-tradition qu’on peut lire ici ou là, c’est confus.
En fait, le Japon ne s’aime pas vraiment; il se laisser apprécier, par spasmes nauséeux, au rythme des saisons.
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